De la fatuitéVanitas vanitatum dixit Ecclesiastes vanitas vanitatum omnia vanitas (Ecclésiaste, I, 2).
“Nous ne vivons que par relation à autrui ; nous ne nous soucions pas tant quels nous soyons en nous ; en effet, et en vérité, comme quels nous soyons en la connaissance publique. Tellement que nous nous defraudons souvent, et nous privons de nos commodités et biens, et nous gehennons pour former les apparences à l'opinion commune.” (Pierre CHARRON , De la sagesse, I, ch. XXXVIII, I, Vanité). De la lecture comme vivre(s) ou d’emblée un truisme. S’user les yeux à lire, y trouver matière à matière grise et à controverse, s’en faire même une raison de vivre. Telle est déjà l’ambitieuse et suffisante gageure qu’est mis au défi de soutenir modestement tout auteur, lequel est lui-même fondamentalement lecteur. A quoi bon dès lors y adjoindre l’encombrante anecdote ? Insipide ou piquante, la biographie de l’auteur ne doit ni parasiter ni orienter la lecture qui ne s’abouche pas avec l’indiscrète curiosité, l’importun commérage, la glose marginale. L’intime commerce se situe à un tout autre niveau. Ou alors, à l’ère de la communication, pourquoi l’auteur ne solliciterait-il pas en retour une complète connaissance de la vie de son lecteur ? Une écriture authentique est aux antipodes du cabotinage, même si l’omnipotence des médias incite au vedettariat. Nouveau Narcisse, l’auteur, devenu son propre hagiographe, succombe au fâcheux travers de s’exhiber, de se promouvoir, tandis que ses lecteurs se muent en autant de paparazzi. Le star-system éditorial est ainsi saturé de biographies racoleuses, d’autobiographies immodestes, d’autofictions impudiques, d’interviews complaisantes, de déballages indécents.
De l’écriture et de la lecture comme récollection. « Quand l’Auteur (le Créateur) parle, il faut que le lecteur (la créature) cesse de parler, et qu’il se taise par un grand recueillement », pourrait ainsi être parodié Bossuet des « Sermons » . Quelle meilleure connaissance escompter d’un auteur que le cheminement complice et solitaire avec ses mots, sa pensée ? Compagnon assidu du texte par l’esprit et par le cœur, le lecteur n’a cure d’un récit de vie forcément lardé d’insincérité larvée. Du lard ou du cochon ? Ce lecteur-là n’est pas de ceux qui se ruent acheter à l’hypermarché, entre une botte de poireaux et des cannettes de bière, le best-seller dont une émission télévisée grand public lui a vanté les mérites et dont il n’achèvera peut-être pas la lecture, ou le livre encensé par un battage médiatique, semblable à la sortie en salle d’un film hollywoodien, à l’occasion de sa publication à grand tirage. Ce lecteur-là est plutôt celui qui hante une bonne librairie rescapée, feuillette et tombe en pâmoison, fasciné, devant l’ouvrage d’un auteur peut-être parfaitement ignoré. Coup de foudre, coup de cœur, où la passion ne s’embarrasse pas du vécu. D’ailleurs, le lecteur devrait-il s’interdire la fréquentation d’un auteur honni, dont la vie ne serait pas jugée par les bien-pensants politiquement ou socialement correcte ? Combien frappent d’ostracisme un Céline ou un Handke ? Faudrait-il les censurer et mettre à l’index leurs lecteurs, eux-mêmes fustigés et estimés inaptes à se forger une opinion ? La littérature n’effraie que les esprits débilités. Il est un charme indéniable pour un auteur à rêver de l’incertaine rencontre avec un lecteur inconnu. Ce même charme indéfinissable prévaut chez le lecteur face à un auteur qui garde une part de mystère. L’affinité élective créée par le seul truchement du livre s’avère plus étroite et plus durable que le lien lâche et éphémère artificiellement noué lors d’une séance de signatures dans un de ces innombrables salons du livre où l’un est avide de dédicaces et l’autre de notoriété. Utopie de publications anonymes.
L’auteur n’est jamais une « auteure » : d’abord parce qu’écrire n’est pas un métier et qu’il est donc inadéquat d’appliquer à ce terme la directive officielle de féminisation des noms des professions ; ensuite parce que cette propension, de pseudo-bon ton, offense la linguistique et la grammaire (mais qui se targue désormais de leur défense ?) et, quoi qu’on en dise, n’est pas encore entérinée aujourd’hui par un usage avéré, mais préconisé ; enfin et surtout, parce qu’il devrait être indifférent qu’un auteur soit un homme ou une femme. Rappelons au passage qu’en français la discrimination s’effectue par le féminin, genre intensif, et non, comme il est cru à tort, par le masculin, genre extensif et non marqué. N’en déplaise aux féministes ignorants, la ségrégation est l’apanage du genre féminin, si bien que les dénominations professionnelles auraient tout intérêt à l’éviter. De surcroît, le genre grammatical ne dénote pas nécessairement une distinction sexuelle, car la catégorisation repose toujours à la fois sur un fondement naturel et sur une bonne part d’arbitraire, certaines langues d’ailleurs n’ayant pas de genre alors que d’autres en offrent vingt ou trente. En outre, pour une quinzaine de noms en –eur ou en –teur, comme professeur ou auteur, le problème est accru du fait qu’aucun verbe ne leur correspond ou que ce verbe est sémantiquement distinct d’eux. Que les tenants de la féminisation à tout crin se satisfassent de la présence d’un déterminant féminin ! Mais il est vrai que la politique, la sociologie et la démagogie méconnaissent la linguistique et la grammaire du français … Et quelle idée saugrenue que de revendiquer une écriture féminine ! Si nous ne connaissions Marguerite, Nathalie ou Jacqueline, Yourcenar, Sarraute ou de Romilly auraient tout aussi bien pu être des hommes, sans que leur prénom entame ou accroisse leur talent, lequel n’est du reste jamais sexué.
Solange Clouvel