"Se prendre la tête"
À Tunis, on se bat pour une liberté encore fragile et chèrement acquise. Dans les médias, on soulève la question de la possible contagion des manifestations dans les autres pays arabes. Elle aura peut-être lieu, même si des voix se font entendre déclinant les différences existant entre chaque peuple. Ce qui importe aussi c'est de savoir ce que nous, citoyens des pays nantis, allons en faire, car l'exemple est là, devant nos yeux.
Dans le concert médiatique, pas une seule voix pour dire que, peut-être, l'exemple pourrait aussi servir aux pays du nord. Confortablement assis sur nos convictions, certitudes et constitutions plus que centenaires, la première réaction fut de proposer du matériel de police pour maîtriser la foule en colère. On connaît la volte-face qui a suivi ce dérapage honteux et condescendant.
Aucune voix, par contre, pour signaler que devant nos yeux, nous voyons et entendons évoluer l'embryon d'une démocratie, ses enjeux, ses contraintes, ses conditions, sa vivacité dont nous pourrions tirer parti, alors que les nôtres, de démocraties, sont en déliquescence, engluées, incapables de résoudre à satisfaction les questions de croissance, de chômage, d'immigration, de santé, d'éducation, tant est forte la pression des lobbies industriels et financiers représentés dans les parlements et qui en inhibent l'efficacité. Ces démocraties des pays occidentaux où moins de 50% des citoyens vont voter, où l'autre moitié est indifférente, ne se sent pas concernée, ou "ne veut pas se prendre la tête" avec les questions politiques, sociales, économiques. Ces démocraties occidentales où l'on a perdu le réflexe de débattre de son opinion en public. On préfère laisser les politiciens se battre avec les mots. Et chacun sait que les mots échangés entre lobbies sont des débats creux.
En Tunisie, c'est le peuple qui se bat avec les mots. C'est encore lui qui donne son avis et affirme ses positions. On espère pour eux qu'ils auront le souffle de tenir jusqu'à la mise en place d'une véritable démocratie multipartite et qu'ils prolongeront cet état d'éveil, qu'ils ne relâcheront pas leur vigilance dans les années à venir. Cette vigilance, cette attention, cette implication qui fait défaut à la moitié des citoyens des pays dits occidentaux par paresse, par confort. Comme dans le couple, la plus petite unité de l'édifice social des nations occidentales, où chaque jour demande à réinventer la relation sous peine de sombrer dans un engourdissement létal, les citoyens occidentaux feraient bien de questionner à nouveau les liens qui les unissent à leur pays. La léthargie du citoyen ne fait qu'offrir sur un plateau un blanc-seing au populisme, voire à la dictature. Peut-être vaut-il la peine de se "prendre la tête" pour tenter de savoir qui on est.
Laurent Guenat

1 commentaires:
... parce que les démocraties du nord ont soigneusement développé le leurre démocratique.
Armelle D.
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